Robert Bridges, ed. (18441930). The Spirit of Man: An Anthology. 1916.
From Discours de la Méthode
René Descartes (15961650)
MA1 troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que lordre du monde, et généralement de maccoutumer à croire quil ny a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte quaprès que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible.
Et ceci seul me semblait être suffisant pour mempêcher de rien désirer é lavenir que je nacquisse, et ainsi pour me rendre content: car, notre volonté ne se portant naturellement é désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que, si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous naurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus é notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique; et que, faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage dêtre sains étant malades, ou dêtre libres étant en prison, que nous faisons maintenant davoir des corps dune matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux.
Mais javoue quil est besoin dun long exercice et dune méditation souvent réitérée pour saccoutumer à regarder de ce biais toutes les choses: et je crois que cest principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de lempire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car soccupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étaient prescrites par la nature, ils se persuadaient si parfaitement que rien nétait en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul était suffisant pour les empêcher davoir aucune affection pour dautres choses; et ils disposaient delles si absolument, quils avaient en cela quelque raison de sestimer plus riches et plus puissants, et plus libres et plus heureux quaucun des autres hommes, qui, nayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune quils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce quils veulent.